INTERVIEW NICOLAS JURNJACK

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Nicolas Jurnjack : « Nous devons redevenir les meilleurs »

Internationalement reconnu, Nicolas Jurnjack a réalisé des coiffures exceptionnelles dont près de 400 couvertures pour Vogue et Harper’s Bazaar. D’Alexander McQueen à John Galliano en passant par Karl Lagerfeld, il a côtoyé les plus grands créateurs. À plus de 50 ans, soucieux de transmettre sa passion auprès des jeunes et actif sur les réseaux sociaux, il promeut le renouveau du métier

La beauté a-t-elle été un refuge dans le choix de votre métier ?

Définitivement oui, parce que dans la beauté, il n’y a pas de règle. C’est la liberté et la créativité.  Quand j’ai l’opportunité d’intervenir pour des conférences sur les tendances, partout sur la planète en Russie, au Brésil, en Allemagne, aux États-Unis, je ne peux m’empêcher de faire un rappel sur la richesse de notre patrimoine. La France a été très longtemps le leader des tendances et des courants esthétiques ; nous avons 80% des labels en mode, cosmétique, joaillerie qui sont des leaders mondiaux historiques. Naître dans ce temple de la beauté n’a fait que confirmer mon orientation.

Les souvenirs de vos premières années ?

Comme dans les débuts, dans mon cas à 16 ans, j’ai démarré comme un chien fou. On commence à se heurter à l’Establishment, puison affute et on travaille sa créativité comme un sculpteur peaufine son œuvre. La beauté ne peut pas être brute, ou seulement dans des cas exceptionnels. La créativité que je pratique est une liberté esthétique, constamment encouragée dans la perfection mais non pas la technique. La mode est une école de la beauté très difficile.

Les clés de votre réussite ?

L’intégrité et une détermination absolue ! Je voulais être le meilleur techniquement et faire les meilleurs shows pour les plus grandes maisons. Mais j’ai réellement fait mes devoirs à la maison : à 16 ans déjà, j’avais repéré qui étaient les grands maîtres de la profession et je m’entraînais à reproduire leurs coiffures. À 18-19 ans, j’avais la chance de faire des couvertures pour Vogue Paris ; c’est là que j’ai appris la perfection. À 24-25 ans, je me suis retrouvé à Paris, approché par les grands de l’époque Kenzo, Alexander McQueen, John Galliano…

Qu’est-ce qui exacerbe la créativité ?

La mode est un milieu très concurrentiel où il faut jouer des coudes : chaque mois peut être le dernier. La compétition est telle qu’il faut surprendre. Un milliard de personnes regardent des collections pour lesquelles on vous demande de placer des looks qui vont devenir incontournables et influencer les tendances de la mode. Les enjeux sont énormes. À un tel niveau, vous devez rechercher des choses uniques.

Le rayonnement de la coiffure française est-il en perdition ?

Aujourd’hui, des académies venues des États-Unis, du Royaume-Uni, d’Australie… ouvrent partout en Europe alors qu’on devrait exporter les nôtres. Si jusqu’aux années 2002-2003, la France exportait ses talents, aujourd’hui, nous sommes un peu en péril : il s’agit de reconstruire et d’envoyer nos coiffeurs à l’étranger. Que ce soit aux États-Unis ou en Asie, ils seront reçus avec un tapis rouge, d’autant qu’ils bénéficieront du prestige de toutes les marques de luxe et de cosmétiques. Le futur de notre métier passe par la richesse de notre patrimoine : nous devons redevenir les meilleurs.

Quel est votre regard sur le métier ?

La coiffure doit être réinventée. Aujourd’hui, la coiffure est devenue « superficielle ». On intervient en coupe une fois par mois et idem pour la couleur. Grâce aux médias sociaux et cette auto-proclamation de « je suis belle », les clientes ont d’autres attentes et viennent pour 15/20 mn de coiffage : elles veulent être belles comme sur les photos d’Instagram ! Les grands groupes de cosmétiques l’ont compris : moins de couleurs et de paires de ciseaux ! Désormais leur politique repose sur les produits de coiffage. Et les coiffeurs s’éclatent plus à coiffer qu’à couper ! La mode s’invite dans le quotidien. Partout en Australie, en Asie, aux États-Unis s’ouvrent des bars à coiffage pour faire du touch up

Quelles conséquences pour les jeunes ?

Au-delà des techniques de base, le coiffeur doit savoir travailler le cheveu et donc avoir une approche esthétique : faire une étude de la silhouette et savoir observer le look de sa cliente. Beaucoup de jeunes se moquent aujourd’hui des diplômes car ils veulent ouvrir des cabines de relooking ! Parmi les élèves des CFA, sans doute 5 à 8% ouvriront un salon ou une franchise mais une large partie se projette dans une activité différente, comme par exemple ouvrir un bar à coiffure !

Faut-il revoir l’enseignement ?

Outre la technique et les codes, les enseignants doivent s’aligner sur les tendances pour obtenir une reconnaissance. Loin de moi une critique du rectorat et des professeurs dévoués, mais les jeunes générations les considèrent illégitimes. Avec les médias sociaux, ils ont accès à une réalité qui est loin de celle qu’on leur présente. Il s’agit de réinventer un modèle parallèle à celui du système éducatif, en proposant aux jeunes un vrai terrain de jeux, ou en leur donnant la possibilité de se spécialiser. Il ne faut pas aseptiser leurs rêves ! Si on ne se rend pas compte de cette réalité, alors oui, nous allons perdre ces jeunes.

Comment se passent vos interventions dans les écoles privées et les CFA ?

Ce que je ressens est leur besoin d’images de célébrités et de glamour : ils veulent rencontrer l’original qui va leur donner de l’espoir ! Ils ne veulent pas d’une opération commerciale. J’oriente avec eux le dialogue en rappelant que nous avons un patrimoine monumental qui est une garantie d’exportation ; que la coiffure touche des milliers de gens et représente un énorme potentiel économique…

Une anecdote lors de vos échanges avec eux ?

Ce qui m’a le plus ému, ces sont les élèves d’une classe de CAP : à 13h, ils étaient une centaine réunie autour de moi à me poser des questions, tout simplement parce qu’ils n’osent pas devant leurs profs : ils sont en quête de créativité. Le lendemain de cette intervention, j’ai eu 300 nouveaux followers sur mon compte Instagram et le mois qui a suivi, une avalanche de questions en messagerie privée !

La visite d’ambassadeurs dans les collèges et lycées comme le met en place l’UNEC : est-ce la bonne démarche pour attirer les jeunes ?

Une telle initiative peut avoir un impact très positif mais il faut s’assurer que ces ambassadeurs aient la légitimité, la carrière, l’expérience, la pédagogie nécessaire avec le discours adapté ; qu’ils soient capables d’expliquer la réalité du métier tout en inspirant ces jeunes à se diriger vers cette voie.

Que pensez-vous des médias sociaux ?

Ils jouent un rôle énorme auprès des jeunes et des consommateurs. Dans mon cas, j’ai développé une communauté de coiffeurs de tous horizons et de toutes générations, et non une communauté de mode. Mon compte Instagram n’a aucun faux follower ni de faux commentaires ! Volontairement, je ne poste pas mes dernières couvertures de célébrités mais plutôt des photos motivantes et inspirantes, de cheveux et de coiffures. En puisant dans mes archives, je leur donne du rêve pour qu’ils s‘amusent. Mon message : éclatez-vous !

Qui auriez-vous voulu coiffer parmi les stars ou personnalités de notre siècle ?

Aucune femme politique ne me fait rêver. Notamment parmi les femmes au gouvernement, beaucoup sont d’inspiration « play-mobil hairstyles » ! J’aimerais les rendre moins rigides avec plus de séduction et de légèreté.

Votre magazine de mode préféré ?

J’ai fait plus de 400 couvertures de magazines, principalement pour Vogue et Harper’s Bazaar. Comparativement aux Elle qui manquent d’inspiration, ces deux titres restent très à la page. En matière d’audace et de créativité, Ils restent une grosse source d’inspiration.

La clé pour durer dans ce métier ?

Nous exerçons un métier génial car il y a du social, de la liberté… Dans le secteur de la mode, la créativité tourne sans cesse : il faut s’inspirer de tout. Nous sommes des Don Quichotte et nous devons nous battre contre des moulins à vents.  La clé est de garder dans son cœur ses premières émotions de jeunesse et une ouverture aux idées.

Pour en savoir plus : nicolasjurnjack.com

À lire : son livre d’entretiens « In the hair, Parcours créatif d’un coiffeur de mode »À lire : son livre d’entretiens « In the hair, Parcours créatif d’un coiffeur de mode »